you are enough

Elle est passée où l’estime de soi ?

Hier, j’étais à l’aéroport, et j’entendais un homme parler à la table juste derrière moi. Nous étions tous installés dans cette sorte de zone déjeunatoire où la promiscuité est propices aux écoutes indiscrètes dont je fais parfois preuve quand je prends congés de mon smartphone. Mon oreille, attentive donc, avait une place de choix, juste devant le petit groupe, pour capter cette conversation, qui déjà, m’interpellait.  

Cet homme, que j’entendais parler et qui était entouré de 3 autres personnes, 3 hommes que j’ai identifiés comme étant des collègues, monopolisait la parole depuis plusieurs minutes déjà. À vrai dire, j’ai même eu le temps de manger l’intégralité de mon petit déjeuner sans n’avoir quasiment entendu une seule fois la voix des autres interlocuteurs. 

N’ayant pas eu le début de la conversation, j’assistais simplement au monologue de cet homme, qui racontait, avec une certaine autorité dans la voix, l’ensemble de ses « activités » extra-professionnelles. Il s’était mis à la musique. Saxophone il me semble… mais pestait contre les fabricants… « Dire que maintenant un saxo ça commence à 4000 balles… non mais franchement c’est n’importe quoi… et puis quand je vois tous ces bobos là, qui achètent des pianos à queue en guise de décoration… ils ne savent même pas en jouer… pfff ».

« Mmmm », « oui oui », « c’est sûr… » laissaient échapper les 3 autres. 

« Non et puis j’ai fait du golf aussi pas mal ces derniers temps, mais mon nouveau truc, c’est l’aviation… ah ça oui, je m’y suis mis à fond ! Ça prend un temps fou c’est dingue, j’ai des dizaines de cours à étudier… » 

Le déballage de son curriculum vitae perso a duré comme ça pendant plusieurs minutes. Ça m’a mise mal à l’aise. 

Étant de dos, j’essayais de capter l’expression des autres hommes, dont je n’avais toujours pas entendu le son de la voix. C’est alors qu’en me retournant furtivement (en faisant mine de me gratter le dos !) j’aperçus le visage de celui qui parlait. 

Brun, les traits fins, le regard doux. Il dégageait de la gentillesse mais aussi une certaine fébrilité. C’est à ce moment qu’une question a commencé à me trotter dans la tête. Une espèce de question à laquelle mon cerveau avait déjà pensé, mais que je n’avais jamais vraiment réussi à formuler jusqu’à maintenant. 

Mais qui, maintenant, était limpide et qui m’apparaissait avec une simplicité déconcertante. 

Comment se faisait-il que cet homme ait à ce point besoin de prouver ? De prouver qui il était, de quoi il était capable… de démontrer quelle était sa valeur… à quoi sa vie, « sa vraie vie » consistait ? 

Ça semblait vital pour lui. Vital d’être quelqu’un dans les yeux de ces autres. 

Je n’ai alors pas pu m’empêcher de me poser mille et une questions sur le chemin de vie qu’il avait du emprunter jusqu’à cet instant précis, dans cette grande salle d’embarquement à Orly, pour être imprégné à ce point de cet état d’esprit. 

Qu’est-ce qui, au cours de son enfance ou de sa vie d’adulte, avait pu le persuader qu’il n’était pas assez, qu’il n’était pas suffisant, juste lui ? Sans artifices, sans valorisations. Juste lui. Ce petit miracle de vie que tout être humain est par définition. 

Qu’est ce qui a pu faire qu’il soit à ce point dans un désir de réalisation par l’approbation et l’admiration de l’autre. 

Forcément ça m’a amené à me questionner aussi sur moi. Ai-je toujours fais des choix, dis des choses uniquement dans la continuité de mon être profond ou avais-je cédé, à un moment donné, au moins une fois, à ce besoin de me réaliser dans l’œil de l’autre, dans son jugement positif.

C’est certain que oui.

Et je réalise qu’il me faut une demi-seconde pour poser ce constat. La réponse à cette question est évidente : bien sûr que moi aussi ça m’est déjà arrivé. Bien sûr que je me suis déjà laissée piéger par cette forme de vanité : briller dans le regard de l’autre, sentir cette validation… mieux, cette admiration. 

Ce piège est tellement immense qu’il est extrêmement difficile à éviter. Surtout dans une société où les jugements se font à haute voix, et à grand coups de commentaires, sur la place publique ou virtuelle. 

Le pire c’est que j’ai le sentiment que c’est une dérive qui touche quasiment tout le monde. Car ne croyez pas que je décris simplement les travers d’Instagram, royaume de l’image et des faux-semblants. Non non. C’est aussi vrai sur le plus respecté LinkedIn, où l’on va discrètement regarder si les autres sont devenus « quelqu’un ». Et c’est encore plus vrai dans ces pseudos dîners que se livrent bureaucrates, politiques, membres de la famille éloignée… au cours desquels on pose des questions faussement intéressées mais qui permettent un joli déballage en règle de son CV perso. 

« Bah ouais tu sais, après notre mariage à Mykonos, on est partis en honeymoon aux Maldives, puis ma femme, ah jt’ai pas dit, bah elle est chez Total maintenant, ah super poste ! Puis moi tu sais j’ai créé ma boîte. Une start up, ça cartonne. Ouaaaaais je sais c’est génial. Puis tu sais, notre ptit bout il va rentrer au CP là, mais déjà un vrai petit génie. On lui a déjà fait sauter une classe parce que tu sais il sait déjà lire c’est dingue il nous éblouit chaque jour… ».

Aaaaaaaaaaaaaah, stop. 

A quel moment tu me parles de vraies choses ? Quand pourrons-nous avoir une vraie conversation animée, pourquoi pas houleuse ? Un débat ? Avec de vraies énergies, de vrais échanges… des émotions peut-être ?  

Quand vas-tu me parler des choix que tu as vraiment fait par engagement, par amour, par volonté d’être profondément épanoui, libre… heureux même ? 

Ce qui me tue, c’est de me dire que je commence à réaliser tout ça, maintenant. Certains diront que c’est tôt. Moi je trouve ça tard. Car en réalité à 26 ans, on en a fait un paquet, des choix. 

Des choix amoureux, professionnels, personnels, familiaux, géographiques…  

Je me demande à quel niveau de notre vie (pendant l’enfance, l’adolescence, notre passage à l’âge adulte, ou même plus tard …?) avons-nous eu à ce point un manque de confiance en nous pour estimer qu’il n’était pas suffisant d’être simplement en vie, de bouger, de discuter, de cuisiner, de nager, de danser, de dormir, d’aimer ? 

À quel moment avons-nous (consciemment ou inconsciemment) intégré l’idée que la définition d’une existence heureuse se résume à « faire des choses exceptionnelles qui font que les autres nous envient » ? 

À quel moment est-il devenu essentiel d’avoir un talent, une passion, une vocation… pour être valable ? Pour être un humain digne d’amour et d’admiration ? 

Merde. Je me pose vraiment cette question. 

Parce que je sais, je SAIS que ce piège je l’ai déjà rencontré. Et parfois, je le sais aussi, j’ai eu la lucidité nécessaire pour l’éviter. Mais tant de fois, aussi, j’y suis tombée pieds joins. Par manque de confiance en moi, par vanité… il y a en effet beaucoup de place pour l’autocritique et la remise en question dans cette réflexion.

Mais le résultat ? C’est du temps perdu. Rien de grave, vous me direz… Du temps, on a en a. La vie est longue, pleine de surprises, de chapitres et d’opportunités.

Mais si l’on considère que le temps est peut être la seule chose que nous ne pouvons jamais récupérer… et ainsi, la plus précieuse de nos possessions, alors si, c’est peut-être un peu grave de passer à côté de soi. 

Bien sûr, inutile de tomber dans le désespoir et l’auto-flagellation d’une vie « à côté de soi », car il est toujours temps de renouer avec le réel, le profond, le vrai. Il est toujours temps de dire stop. Il est toujours temps de partir à la reconquête de l’estime de soi. Non pas celle qui vous piège dans un excès d’égo et une absence d’humilité mais plutôt celle qui vous donne la force de vivre selon vos critères de bonheur. Celle qui vous permet de vous réaliser, en toute vérité cette fois-ci. 

J’ai longtemps pensé qu’une vie réussie était une vie heureuse. Ainsi, je mettais tous mes efforts à conquérir ce qui m’apporterait selon moi le bonheur.

Désormais j’ai l’intime conviction, qu’une vie réussie est en réalité une vie dans laquelle on a réussi à atteindre le vrai. Dans laquelle on a réussi a déployer son Être et à se réaliser aussi imparfait et complexe soit-on.

16 comments

  1. Jessica

    Bonjour Jade,
    Merci pour ce magnifique texte et cette plume [always] à tomber par terre!
    Je me pose une question après la lecture de ton récit qui se veut perturbant.
    Et si on avait envie de dire à la terre entière qu’on a réalisé notre rêve ? Serait-ce grave aussi ?

    J’adore ta conclusion (que j’ai capturé et que j’imprimerai !) mais … être et se réaliser ne passe t-il pas par la découverte de soi à travers ses talents, ses activités etc ..?. J’ai toujours eu l’impression que dès qu’une personne suit sa voie elle est heureuse et au moindre obstacle ne faiblit pas … Je pense donc qu’il est nécessaire de trouver son talent ou sa voie pour atteindre le vrai en reprenant tes mots

    Merci encore pour cette magnifique empreinte de ton expérience. Écris nous plus souvent ! ☺️

    Jessica

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    1. jadespaper

      Hello Jessica.

      Merci beaucoup pour ton commentaire et ce surplus de réflexion que tu apportes au débat. En réalité, je partage ton avis et ma sensibilité personnelle se rapproche de ce que tu décris. Oui, je suis de ceux qui pensent qu’il est formidable d’explorer ses potentiels, ses talents et in fine de trouver sa voie, et du succès dans celle-ci. Mais ça, c’est presque devenu l’injonction de notre société actuelle et du virage qu’elle prend depuis une petite dizaine d’années : se chercher, trouver son vrai grand talent, réaliser ses rêves et “devenir quelqu’un”.

      A travers ce texte, j’essaye donc de regarder les choses avec un peu plus de recul et de me demander : si, on ne trouve jamais vraiment son talent ou qu’on ne réalise pas de grands rêves et qu’on se contente de vivre, heureux. Est-ce un échec ? Sommes-nous moins dignes d’amour et d’admiration pour autant …? Je crois que non. Et ce qui est fou c’est que je ne l’ai pas toujours cru. Comme si la valeur d’un être humain se résumait uniquement à ce qu’il avait réussi à accomplir “de grand”.

      Ahhh quel débat infini. J’aimerais tellement qu’on se retrouve toutes autour d’un verre pour en parler 🙂

      Bises,
      Jade

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  2. Audrey

    Bonjour Jade,

    Je te suis depuis un moment déjà et je trouves cet article vraiment très beau et malheureusement effectivement une très bonne description de ce qui est devenu important pour la plupart des personnes : le paraître.
    J’ai fait le choix de vivre pour moi en faisant ce que j estime importe t poir moi la famille et mes enfants. C est à dire prendre de le temps de passer du temps avec ceux qu in aime et profiter de la vie . Le travail ppir moi doit être un moyen d avoir suffisamment d argebt pour profiter de la vie et ne doit pas nous éloigner de ceux qu on aime. Étant Architecte , qui est un travail réputé très prenant, je suis parfois obligée de me justifier de ce choix.
    Je te remercie pour cet article qui nous remet au centre de notre vie.

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    1. jadespaper

      Bonjour Audrey,
      Merci beaucoup pour ton commentaire. Ton exemple personnel illustre parfaitement les travers de notre société (ou du moins de certaines mentalités).
      En mettant en parallèle l’emploi / le statut et la famille, tu décris à mon sens parfaitement le dilemme que rencontre beaucoup d’entre nous.
      Tu sais, quand je réfléchis, disons à mes 3 plus grands rêves dans la vie, l’un deux est définitivement de réussir à éduquer, accompagner et préparer mes enfants au monde qui les entourera.
      Alors je crois que tu n’as plus à te justifier, car en réalité tu es en train d’accomplir quelque chose de très beau.

      Bises,
      Jade

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  3. Sissi

    Très joli message que tu fais passer là, merci pour cela ! Je tenais à te féliciter pour ta douce plume également !
    Au plaisir de te relire

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    1. Lucie

      Je commente très rarement .. mais je voulais juste te féliciter pour le jolie message que tu fais passer… ♡ ! Belle continuation, au plaisir de tes prochains articles.

      Répondre

      1. Lucie

        Je commente très rarement .. mais je voulais juste te féliciter pour le jolie message que tu fais passer… ♡ ! Belle continuation, au plaisir de lire tes prochains articles.

        Répondre

      2. jadespaper

        Hello Lucie,
        Merci d’avoir fait exception ♡ C’est la plus jolie des récompenses que de savoir que mon message a été perçu.
        Bises,
        Jade

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    2. jadespaper

      Merci beaucoup Sissi d’avoir pris le temps de me lire et de m’écrire.
      Quand mes textes rencontrent leur lecteurs, je crois que je touche à mon tour un petit peu au bonheur.
      Bises,
      Jade

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  4. Dys

    Bonjour Jade
    Je suis très contente de te lire de nouveau
    Tes textes m avaient manqué
    Tu ne décris que trop le quotidien de beaucoup d entre nous
    Et une nouvelle fois quand je te lis j ai l impression que tu as écris ce texte pour moi je me reconnais clairement dans ce très beau texte
    On essaye de se détacher du regard des autres d etres soi ce n’est pas tous les jours facile
    Et quand on y arrive cest vrai qu on ressent une paix d’etre en accord avec soi-même…le cheminement est en cours
    J espere te lire de nouveau très vite
    A bientot

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    1. jadespaper

      Bonjour Dys,
      Et moi très heureuse de constater ta fidélité. Merci beaucoup de continuer à me lire et à m’encourager.
      Comme tu dis, je crois que l’heure est à la découverte et à l’acceptation de soi, et je suis ravie de savoir que nous sommes de plus en plus nombreuses à assumer cette prise de position et à encourager le changement de mentalité.
      Quoi qu’il en soit, courage ! Je suis persuadée que le bonheur est au bout de CE chemin.

      A très vite,
      Jade

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  5. Aziza

    Merci pour ce texte tellement VRAI !!!
    Je me permets parfois aussi ce point Avec moi-même et il est vrai que je tombe souvent dans ce piège bien trop souvent…
    N’est-il pas suffisant et amplement suffisant d’être en vie et en bonne santé, apprécier notre vie telle qu’elle est pour commencer pour ensuite en apprécier les changements voulus.
    Encore une fois Merci pour ces mots

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    1. jadespaper

      Hello Aziza,
      Bien sûr que tu y tombes, c’est normal et je crois même que ça fait partie de la prise de conscience et donc du changement potentiel.
      Tu as résumé l’essentiel à mon avis : chérir ce que nous avons déjà, pour ensuite être en toute capacité de construire plus.
      Si ce thème t’intéresse, je te conseille vivement les podcasts, interviews et livres de Mo Gawdat, qui sont absolument époustouflants et dont la réflexion sur le bonheur est devenue une référence.
      Bises,
      Jade

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  6. Roxane

    Bonjour Jade,
    Moi aussi je commente très rarement et je vais encore reprendre les mots des autres internautes mais je trouve ton texte magnifiquement écrit et très vrai. J’ai envie de l’imprimer et de l’afficher en salle des profs.
    Merci pour ces mots.
    J’espère lire un autre article très vite.

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    1. jadespaper

      Hello Roxane,
      Mille mercis pour ton commentaire, qui forcément touche la fille de prof que je suis.
      Je sais que votre travail de transmission et d’éducation est essentiel et je suis plus que flattée que tu aies trouvé entre ces lignes un message qui mérité d’être partagé.
      A très vite,

      Bises,
      Jade

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  7. Bohaudrey

    Quel bel article que j’ai fait lire à qqes personnes de mon entourage.
    Comme tout ce que tu fais j’ai trouvé ça top!
    À quand l’ecriture d’un bouquin? Pour sûr je l’achèterai !! Fos’

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