J'AVAIS OUBLIÉ - JADE'S PAPER

J’avais oublié…

Il y a quelques jours, à l’occasion de l’anniversaire d’une de mes amies les plus proche, une amie de Martinique, j’ai eu une discussion assez intéressante avec l’une des invitées, qui est une bonne connaissance. Alors que la soirée battait son plein et que l’on se retrouvait, avec la joie de vivre qui nous caractérise, nous les Antillais, nous nous sommes installées l’une à côté de l’autre pour discuter un peu. Vous savez, histoire de remettre le compteur des « news » à niveau et d’échanger sur nos vies respectives (les amours ? le boulot ? des projets peut-être?).

Sans même que je m’en rende compte, cela faisait déjà une petite demi-heure que j’échangeais avec elle et très rapidement la discussion avait pris un tournant auquel, à vrai dire, je ne m’attendais pas : nous nous sommes mises à parler de moi, du blog, des mes choix. En réalité ma surprise vient surtout du fait que je ne m’attendais pas à avoir cette discussion avec elle en particulier. Car bien évidemment, vous vous en doutez peut-être, surtout si vous avez lu l’article que j’avais écris à propos des étiquettes… j’ai hélas passé beaucoup de temps à devoir me justifier vis à vis de mes choix, de ma vie, alors même que les protagonistes de ces inquisitoires n’étaient pas vraiment intéressés par la réponse. Non, avec elle ma surprise venait d’abord du fait que je n’avais absolument aucune idée qu’elle était une lectrice fidèle… Alors quand elle a commencé à me parler, avec intérêt et malice de mes articles sur l’échec, l’excellence, le lâcher-prise, le jugement… je me suis sentie si bien. Cela me confirmait que ces réflexions n’étaient pas seulement les miennes et qu’elles raisonnaient dans le cœur d’autres femmes. Et puis elle m’a dit quelque chose comme « en tous cas Jade merci, c’est vraiment bien ce que tu fais, moi ça m’aide, ça m’inspire, surtout en tant que femme. Ça m’aide à me surpasser et à me dire qu’il est temps que je fasse des choix pour moi, des choix qui me ressemblent… ». Là, bien qu’il s’agit d’un exercice que j’adore, j’aurais du mal à trouver les mots pour décrire ce que j’ai ressenti. Une joie immense je pense.

C’est alors qu’elle a conclue par autre chose, dont je n’allais prendre la mesure que plus tard. Aujourd’hui même en fait, deux semaines plus tard…

Elle m’a dit « Jade, t’as vraiment du courage, parce que pour une Martiniquaise, moi je sais hein, les gens parlent beaucoup, ils te jugent, te critiquent en permanence… mais continue comme ça, c’est bien ce que tu fais. Je ne suis pas une lectrice visible, je ne commente pas, je ne partage pas forcément, mais tes articles me font du bien, alors accroche-toi.». Je lui ai dit un immense merci et lui ai fait un gros bisous : comme ça fait du bien de se sentir soutenue.

Mais en fait intérieurement je crois que ça m’a fait l’effet d’une bombe… à retardement.

Les jours ont passé et nous voilà très exactement 11 jours après cette discussion.

Comme un coup du sort, une sorte d’ironie acide, j’ai expérimenté ces 11 derniers jours une série de situations, empreintes de jugements particulièrement violents et injustes, qui m’ont replongée tête la première dans… « la réalité » me disent-ils.

Paraît-il qu’il est devenu normal, d’être accusé de ce que l’on est pas, de ce que l’on ne fait pas… « tu sais c’est comme ça de nos jours, on juge sans connaître, on répète, on parle les uns sur les autres » me répond-t-on quand je fais l’exception de me confier. Ah bon ? Qu’est ce que je faisais moi tout ce temps alors à ne pas rejoindre la meute ? Zut, j’ai du passer à côté de la tendance « je cherche à détruire autrui, you know, just for fun ».

À vrai dire, je suis touchée et ça m’atteint, même si j’essaye tant bien que mal de faire un peu de sarcasme pour me protéger. Et aujourd’hui c’était la fois de trop. Et comme toujours, quand je m’effondre vraiment… « Allo papa… ? » J’ai chuchoté.

Et comme toujours, il a trouvé les mots. En fait j’avais oublié. J’avais oublié, le temps d’un instant, trop occupée à me lancer des paris fous et à m’autoriser à rêver (et à bosser dur pour y arriver), la société dans laquelle je vivais. Mais aussi de laquelle je venais. Je me suis rappelée pourquoi j’aimais autant que je détestais la Martinique. Je me suis aussi rappelée quelle était la réalité des mentalités parisiennes, notamment dans le milieu des médias, dans lequel il m’arrive de travailler… Et puis aussi bien-sûr je me suis souvenue que malgré toute notre volonté de rendre les réseaux sociaux positifs et bienveillants, il y a des batailles que l’on perd.

Le problème c’est que ça m’avait plu d’oublier tout ça, et de vivre de façon insouciante et libérée… J’avais fermé les yeux quelques secondes et je vivais mon rêve d’un monde meilleur. Malheureusement je m’étais simplement cachée la vue et la laideur m’apparaissait plus violente encore.

Au téléphone avec papa, j’avais pleuré et ils avaient gagné. Je sais bien que « je dois passer au dessus » pour reprendre les propos de Jo qui comme toujours, bien qu’il ne trouve pas les mots, m’enveloppe de son amour sans faille ; mais il y a des jours comme aujourd’hui où je n’y arrive pas. Parce que je travaille tellement sur moi tous les jours, pour participer à cette révolution à laquelle je crois, d’une jeunesse libre, forte et ambitieuse. D’une jeunesse qui s’entraide, qui s’aime. Je tiens tant à ces valeurs de tolérance et de bienveillance, que je partage encore et encore un peu partout, que ça me brise le cœur d’être l’objet d’une erreur de jugement permanente. Une forme de méchanceté froide et sans pitié. Oui, vous pouvez sourire… ainsi parlé la naïve !

Mais je crois que je n’ai pas envie de changer, de m’endurcir… je crois que j’ai plutôt envie de me poser la question (et de trouver une réponse) de mes choix : est-ce que j’habite dans un lieu qui reflète ma mentalité ? – est-ce que je m’entoure de personnes qui sont dans cet état d’esprit ? – est-ce que je fais des choix professionnels en accord avec mes valeurs morales…? Autant de questions auxquelles je tenterai d’être attentives.

Quand je discutais avec papa tout à l’heure, et alors qu’il me délivrait des mots très sages, comme à son habitude, il m’a parlé d’un empereur grec, Mithridate. Cet empereur, qui avait tellement peur de se faire empoisonner, a décidé de prendre une petite dose de poison par jour, afin d’y accoutumer son organisme d’y développer une résistance… et se prémunir ainsi d’une éventuelle tentative d’empoisonnement. À travers cette histoire, mon père m’expliquait pourquoi je devais accepter ces moments de souffrance et les considérer comme des épreuves me permettant de devenir encore et toujours plus résistante.

Mais est-ce la solution ? Sommes nous réduits à tous se mithridatiser ? Est-il à ce point vain de penser que nous pouvons simplement changer et devenir meilleurs ?

Je vous embrasse de tout mon cœur et je m’en vais trouver réconfort dans les bras de Jo sous le regard malicieux de Nuba. Ça va déjà mieux, grâce à ces mots que je vous donne inlassablement, et grâce à vous, qui les lisez une fois de plus.

xx

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